Intérieur nuit. Décor: chambre avec papier peint fleuri terni par le temps. Au centre de la pièce un vieux tourne disque et une pile de vinyles. Le parquet moisi est jonché de bouteilles vides. Musique: Berlin Lou Reed. Plan fixe. Moteur. Action.
Au loin, un piano amèrement mélancolique. Peut-être Lou Reed. Peut-être le pianiste d'en bas. Peut-être simplement mon imagination. Non, c'est bien moi qui ai mis le vieux tourne disque de mon père en marche, il y a dix secondes, ou peut-être dix minutes, ou dix heures. J'ai terriblement sommeil et mes paupières se ferment un instant. Un instant seulement car Reed m'arrache des quelques minutes de répit que mon corps arrive encore à m'accorder. Et merde je mens encore et comme toujours. Le fait est que Reed n'y est absolument pour rien. Ce qui me tient éveillé, c'est cette insoutenable conviction d'être dans un mauvais film roumain, présomptueusement proclamé nouvelle vague, avec un interminable plan fixe sur mon visage cerné, livide, vieilli, sali et ravagé. Le script est simple: des regrets roulent sur mes joues et en fond un vieux disque maudit d'un génie de cette musique ratée qu'on appelle contemporaine. La cruelle certitude d'être le héros -héros?- d'un roman de Bukowski. Mémoires d'un vieux con.
Je me sens si profondément ridicule dans mon T-Shirt blanc. Et toutes ces molécules complexes qui coulent dans mes veines ne suffisent désormais plus à me faire oublier que je suis en train de pleurer. Un regard dérobé vers la fenêtre et je ne sais désespérement plus si le soleil est en train de se lever ou au contraire de se coucher. Encore un mauvais trip. Et NON ce n'est pas moi qui ai vidé toutes ces bouteilles. Ce reniement me rassure après tout car il donne un sens tolérable à mon alcoolisme. Je fouille dans mes poches en espérant y trouver, je ne sais pas moi la preuve de l'existence de Dieu. Une petite boîte d'allumettes. Un crépitement. Des étincelles. Celle-là est notre premier regard. Celle-là notre première rencontre. Celle-là mes mensonges et celle-là ses colères. Celle-là mes souvenirs sucrés et celle-là nos souvenirs amers.Celle-là, celle qui s'embrase plus que toutes les autres, est tout ce que nous avons vécu. Et celle-là, celle que je redoute le plus, pour laquelle je sanglote corps et âme, qui m'assassine à petits coups et revient perpétuellement me hanter quand j'arrive à m'en défaire, est tout ce que nous n'avons pas vécu. Et je suis grotesque, débile, à poser mes mains sur ma gueule, afin de cacher mes yeux rouges, en sachant pertinemment que je suis seul. Et plus que mes remords, il y a une espèce de chaleur étouffante qui opprime mes poumons et m'étourdit le coeur. J'ouvre les yeux et écarte les doigts pour réaliser que mon pantalon est en flammes, et que je ne ressens absolument rien.
Puis mon T-shirt blanc s'enflamme, ultime témoin d'une idylle inachevée, indéterminée même, d'une romance floue et irréversible, d'un tableau à peine entamé que son maître a détruit, anéanti, pour pleurer sur la dépouille de ce qui aurait été à coup sûr son seul et unique chef d'oeuvre. Je tousse. Ma boîte cranienne est au bord de l'explosion. Je ferme les yeux. Une seule vision. Elle, portant mon T-shirt blanc et se déhanchant sur un air des Stones. Insupportablement belle. Et le parfum fruits des bois de ses cheveux inonde ma chambre et je m'en enivre, au bord de l'extase. Et sa voix chantant à tue-tête m'hypnotise jusqu'à l'obsession. Je suis assis, adossé au mur. Je fume. Ma tête bouge histoire de marquer le rythme. "Gimme shelter", c'était le titre de sa chanson. Je la regarde et plus rien ne compte, ni le spleen, ni l'écrit, ni hier, ni même demain. Et ce cliché, cette image même, sa manière de me regarder et mon air béat, naïf, demeure la seule et unique image que je me fais du bonheur. Ce vilain mot.
Berlin de Lou Reed, déformée, au ralenti, m'arrache de ma hantise. Reed se tait. Son piano aussi. Le noir et le néant au bout du tunnel. Non, il n'y a pas de bout de tunnel. Juste un immense tuyau circulaire à l'intérieur duquel je cours indéfiniment, pathétique, au sommet de l'idiotie. Le noir. Je suis mort. Enfin.